Dessin de Christophe H.
Dessin de Christophe H.
Contrairement à d’autres disciplines (anthropologie, histoire, sociologie), la linguistique s’est peu intéressée au monde gastronomique, à l’exception notable du vin, qui dispose de son propre thesaurus de vocables et de métaphores.
Pourtant, la linguistique de corpus (analyse de discours, sociolinguistique, linguistique textuelle), mais également la linguistique théorique (syntaxe, sémantique), ont leur mot à dire en ce qui concerne la construction et la circulation des discours sur le monde culinaire. Il est en effet facile de constater que toute pratique gastronomique se construit dans le discours social : stéréotypes sur les cuisines du monde, idées reçues sur les bonnes ou mauvaises habitudes alimentaires, circulation de connaissances sur les produits et les préparations, informations expertes, médicales ou populaires sur ce que nous mangeons, entre autres, trouvent une place prépondérante dans des discours historiquement et géographiquement situés. Et la société s’accorde aujourd’hui pour dire qu’on n’a jamais autant parlé de cuisine aujourd’hui à travers les revues spécialisées (Saveur, Elle cuisine, les émissions télévisées où le profane peut espérer devenir un chef coq (Un dîner presque parfait) ou le cuisinier débutant devenir restaurateur (Master chef).
Ces connaissances/savoirs/représentations/injonctions se déclinent dans une large gamme de genres de discours et de supports : critiques culinaires (expertes ou non) et guides (Gault et Millau, Michelin, Lemaire, Le Pudlo,…) recettes de cuisine, étiquettes de produits, menus, panneaux de restaurants, etc. Ils se construisent également dans un entrecroisement de types discursifs : publicitaire, commercial, journalistique, touristique, médical, scolaire, scientifique, expert, etc.
« Les animaux se repaissent, les hommes mangent, l’homme d’esprit seul sait manger ».
Plus difficiles à cerner, les représentations liées à la nourriture en général et aux différentes cuisines du monde en particulier sont également du ressort de la linguistique, dans la mesure où elles prennent place dans des discours concrets. Dans ce foisonnement langagier lié à la nourriture et à la cuisine, ce qui interpelle le linguiste est la façon dont la langue construit et accompagne historiquement les pratiques culinaires. On pourra ainsi s’interroger sur :
-des dénominations typifiantes : cuisine moléculaire, slow food, fast food, street food, bio (mais organic en anglais), cuisine vivante/raw food, veggan, ovo-lacto végétarien ;
-des dénominations géographiques : cuisine arabe, méditerranéenne, asiatique, des iles, africaine (mais pas ?cuisine européenne, ?étatsunienne), ou encore sauce bolognaise, milanaise, french fries/patatas fritas ;
-des représentations gastronomiques liées à plusieurs de ces dénominations géographiques, relevant notamment d’une répartition Nord-Sud : cuisine du monde, fusion, cuisine du terroir. Les fameuses mythologies de Roland Barthes (dont celles consacrées au steak frites ou aux fiches cuisines du magazine Elle) avaient ouvert de belles perspectives de recherche sur les imaginaires bourgeois et français liés à la cuisine.
-le lexique de la nourriture et de la cuisine : dans une perspective descriptive monolingue ou comparatiste plurilingue (translation studies, ethnolinguistique, pragmatique lexiculturelle), avec une attention particulière pour les calques et les emprunts (churros, dulce de leche en français, cruasanes en espagnol, foie-gras en anglais ou encore le riche vocabulaire du café italien) ;
-des phénomènes de syntaxe : grammaire des recettes de cuisine, des menus des restaurants et des noms de plats (salade avec sa sauce parfumée) ;
-des phénomènes syntaxico-sémantiques comme les collocations (café italien, vin français, viande argentine) ;
-les genres de discours : recettes, étiquettes de boissons et d’aliments, critique culinaire, guides gastronomiques, énoncés oraux d’adresse (dans les rues très fréquentés par les touristes ou dans les panneaux des restaurants) ;
-les discours de bienséance et de convenance sur l’art de se tenir à table : le bien manger versus le bien parler ;
-des formations discursives contemporaines ou historiques : le discours du bio, végétarien, veggan, la nourriture saine, etc. ;
-le rôle du discours gastronomique dans la construction d’un imaginaire national ou régional : à travers la littérature, le cinéma, la publicité, le discours touristique, etc.
Ces interrogations nous permettraient de mieux comprendre comment se façonnent les imaginaires culinaires à travers les lexiques, la syntaxe, la traduction et les genres de discours. Imaginaires en rapport avec le savoir vivre, la santé, le bien-être, l’identité nationale ou l’appartenance à un groupe : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es » (Brillat Savarin).
Université Libre de Bruxelles
19-22 septembre 2012
Ozanne A., Poésies gourmandes, 1900, Gallica
La destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent.
Brusselicious 2012
Bruxelles, ville gastronomique